L’éducation interculturelle, un chemin vers le Bien Commun

« De la Multiculturalité à l’Interculturalité : L’éducation interculturelle, un chemin vers le Bien Commun »

Pourquoi l’éducation interculturelle serait-elle primordiale et urgente aujourd’hui, et qu’est-ce que l’éducation interculturelle ?

Ce sont des questions complexes car l’éducation interculturelle est en elle-même peu courante en France, pays de tradition universaliste et centralisatrice, alors qu’elle recèle en son sein une profonde richesse culturelle et reste un territoire où l’hospitalité et l’accueil de l’étranger ne sont pas de vains mots. Spécialisée en pédagogie interculturelle et résidant en Norvège depuis bientôt 30 ans, mais toujours soucieuse de l’évolution de mon pays d’enfance, je vois la France traversée par une radicalité qui met à mal notre bien commun et notre devenir-ensemble.

C’est dans mon Poitou-Charentes natal que je me pris à rêver d’un ailleurs, devant cette belle animation de Jean-Michel Folon qui clôturait dans mon enfance les programmes d’Antenne 2, cet homme-oiseau aux ailes douces et bariolées nous invitant à la rêverie et à l’abandon à la nuit pour rencontrer cet inconnu qui souvent nous inquiète. Jean-Michel Folon n’était pourtant pas qu’un doux rêveur, mais un homme engagé pour les droits de l’homme, partageant cela avec l’éducation interculturelle qui œuvre à promouvoir au quotidien, en classe ou ailleurs, la justice et l’inclusion pour tous les membres de la société. C’est bien une mission fondamentale de cette pédagogie qui vise au développement d’une pensée critique face à l’iniquité de l’ordre social, que d’inviter parents et pédagogues à réfléchir à leurs pratiques. Car que faire lorsque les petits Ari ou Karim sont victimes de quolibets et de rejet dans le quotidien de la classe ? Que faire lorsque des élèves mettant en avant leur appartenance ethnique et/ou religieuse refusent de participer aux activités scolaires remettant in fine en question l’esprit des Lumières ? Que faire lorsque les parents de la petite Dalmetia ne maîtrisent pas le français ? Et plus généralement, comment accueillir la multiculturalité de la classe, la rendre interculturelle et amener l’ensemble des enfants à réfléchir sur ce que c’est d’être blanc ou de couleur, d’être « français de souche » ou « d’adoption » ? Comment en somme appréhender cette banale normalité de la norme qui souvent nous conforte dans une innocence et naïveté aveugles laissant l’injustice foisonner ? Martin Luther King Jr. nous rappelle ainsi que ce n’est pas la cruauté des méchants, mais bien le silence de la multitude des bien-pensants qui brise ce vivre-ensemble si souvent célébré. Grande est alors la responsabilité des pédagogues pour agir en âme et conscience et déconstruire cette vision binaire de l‘identité (Moi face à l’Autre, Nous face aux Autres, Eux les étrangers). Et c’est pourquoi l’éducation interculturelle est traversée de fond en comble par une réflexion éthique sur l’homme et sur sa destinée en société. Car comment construire cet ensemble, ce partage intime d’opinions diverses et souvent antagonistes ? Comment apprendre aux autres et à soi-même à tendre la main vers des inconnus si souvent terrifiants ? C’est à ce genre de questions que l’éducation interculturelle s’attèle depuis de nombreuses années pour favoriser une prise de conscience raisonnée des conflits de valeurs et soutenir le développement d’une réflexion critique et morale. Cette approche interroge le rôle traditionnel de l’enseignant[e], car au-delà d’une acquisition solide des connaissances par leurs élèves, les professeurs prennent également conscience de leur rôle primordial dans l’enseignement de valeurs plurielles et de leur propre cheminement moral dans la société multiculturelle. En réalité, la célébration superficielle des traditions culturelles, des façons spécifiques de se saluer et autres coutumes sociales, ne peuvent suffire pour prendre conscience de l’inégalité des trajectoires de vies et souvent le peu de place laissée aux étrangers. C’est pourquoi, cette « pédagogie couscous » folklorisant le fait culturel ne peut être qu’un divertissement temporaire, un simple pansement, non un remède au mouvement de rejet qui continue de traverser nos sociétés contemporaines.

Responsabilité du pédagogue donc, mais responsabilité de l’Un pour l’Autre, un thème cher au philosophe Emmanuel Lévinas. Car son enseignement éthique n’a perdu en rien de son actualité : « Nous étions soixante-dix dans un commando forestier pour prisonniers de guerre israélites, en l’Allemagne nazie… L’uniforme français nous protégeait encore contre la violence hitlérienne. Mais les autres hommes, dits libres, qui nous croisaient, nous donnaient du travail, des ordres, ou même un sourire… nous dépouillaient de notre peau humaine. Nous n’étions qu’une quasi-humanité, une bande de singes… nous n’étions plus au monde. Notre va-et-vient, nos peines et nos rires, nos maladies et nos distractions, le travail de nos mains et l’angoisse de nos yeux… tout cela se passait entre parenthèses. Êtres enfermés dans leur espèce ; malgré tout leur vocabulaire, êtres sans langage » (Difficile liberté, 1976, p. 215-216). Qu’en est-il aujourd’hui ? Nous connaissons à l’heure actuelle un renouveau sans précédent dans l’histoire de ce siècle de la pensée populiste, la pensée de la division par excellence, mettant en scène ressentiment, colère, déception et crainte. Pierre-André Taguieff dans Le nouveau national-populisme (2012) décrit ce phénomène complexe comme « une grille de décodage d’inspiration manichéenne, une montée de l’ambivalence et l’équivalence face au désarroi et l’incertitude toujours plus fortes, un avenir qui échappe au rêve, un appel au Sauveur pour apaiser cette triple peur du passé qui n’est plus, ce déclassement social du présent et cet avenir redouté de guerres civiles ethnicisées » (p. 25, 32, 33, 94). Comment ne pas être d’accord avec les propos d’Achille Mbembe nous décrivant ce qu’il appelle dans Politiques de l’inimitié (2016), « cette sortie de la démocratie ou la démocratisation de la peur, cette force de scission exclusivement tournée sur elle-même, cette nécropolitique ou ce rejet de la reconnaissance réciproque de nos communes vulnérabilités et finitude (p. 8, 9, 17, 49) » ? Comment ne pas voir en la stratégie de « l’encampement », à Calais ou ailleurs dans le monde, une volonté de non-inclusion, un projet de partition des humains et de non-reconnaissance de l’existence de l’Autre, une exception ordinaire et une frontière intérieure (Agier, 2011, p. 69-71) ? Mais alors, comment pourrions-nous ramener ce sens de l’hospitalité si cher à Jacques Derrida, cet accueil bienveillant, rétablir cette volonté de paix, de justice et de confiance mutuelle (Derrida, 1997 ; Kelen, 2017) ? Ce rôle essentiel et urgent n’est point seulement réservé à l’éducation interculturelle, car toute œuvre pédagogique se doit de participer au travail existentiel de l’éducation interrogeant alors l’existence même de tout un chacun : qu’est-ce qu’une vie bonne pour moi et au service de mon prochain, pour ramener l’école jusqu’aux extrémités de la société (Idrac, 2018).

Néanmoins, une question me taraude. Ai-je, moi, la possibilité de parler, cette Française expatriée de si longue date ? Comment accueillir ce mouvement incessant de migrations, les uns partis, les autres rentrés, définitivement changés pour la vie ? Comment éviter d’édifier des frontières invisibles au sein de sa propre société, mais essayer de rencontrer la personne là même où elle se trouve ? J’ai souvent éprouvé ce mouvement de défiance et d’interrogation, ce regard vide de mon interlocuteur quand je parle de mes expériences de l’ailleurs, cette résistance à se laisser déstabiliser dans ses habitudes journalières (« mais toi, tu ne peux pas comprendre, cela fait tellement longtemps que tu n’habites plus ici », ce « moins-de-droit » de parler. Les populistes, eux, ne se gênent guère pour monopoliser le débat par d’incessants tweets empoisonnés ! Comment alors répondre à l’urgence des « fake news » et théories complotistes qui ont amené un certain Anders Behring Breivik à assassiner soixante-dix-sept personnes, dont soixante-neuf jeunes, sur une île au sud d’Oslo un jour de juillet 2011 ? Qu’a fait et n’a pas fait l‘école ? Comment faire face à la pensée radicale, répondre à l’injustice profonde de notre société et à ses peurs existentielles ? Graves questions sans cesse reposées aux éducateurs mettant souvent en exergue le peu de moyens à leur à disposition, confrontés à la famine temporelle de notre société hyper-technologisée et regrettant le manque de formation en interculturalité.

Je souhaite terminer ce petit texte en évoquant une autre urgence qui marie profondément les concepts mentionnés ci-dessus : celle de l’hospitalité de la nature et notre double mission commune de préservation de la diversité biologique et culturelle (www.Terralingua.org). Si le populisme porte en lui une volonté de sacrifier des hommes (les Autres et en fin de compte Nous-mêmes), il engendre cette même et terrible menace à l’égard de la nature, car son regard ne se soucie guère de l’avenir de la Terre. Cependant, cette résistance corrompue n’est pas seulement l’apanage des populistes, mais bien une torpeur existentielle qui est le lot d’un grand nombre. Et face à celle-ci, un appel toujours plus pressant de la jeunesse, « je vous veux paniquer ! » nous dit Greta Thunberg (No one is too small to make a difference, 2019). Ainsi, mettre en œuvre une éducation préservant l’hospitalité par nature de la nature, notre lien fondamental entre tous les êtres vivants et récuser cet usage absolu de souveraineté et de production de mort à grande échelle. Mbembe nous rappelle que « L’en-commun présuppose un rapport de coappartenance et de partage – l’idée d’un monde qui est le seul que nous avons et qui, pour être durable, doit être partagé par l’ensemble de ses ayants-droit, toutes espèces confondues » (p. 59). Le pape François appelle de ses vœux une conversion spirituelle écologique, rejoint en cela par des athées tels que Yann Arthus-Bertrand (Laudato Si, 2018). Sans nul doute, l’éducation interculturelle doit aussi prendre part à ce dessein, comme un chemin fondamental vers le Bien Commun. 


Frédérique Brossard Borghaus, professeur de sciences de l’éducation

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