{"id":448,"date":"2019-12-10T08:59:00","date_gmt":"2019-12-10T08:59:00","guid":{"rendered":"https:\/\/jpic-assumpta.org\/?p=448"},"modified":"2020-01-28T09:00:06","modified_gmt":"2020-01-28T09:00:06","slug":"leducation-interculturelle-un-chemin-vers-le-bien-commun","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/jpic-assumpta.org\/index.php\/2019\/12\/10\/leducation-interculturelle-un-chemin-vers-le-bien-commun\/","title":{"rendered":"L\u2019\u00e9ducation interculturelle, un chemin vers le Bien Commun"},"content":{"rendered":"\n<p>\u00ab\u00a0De la Multiculturalit\u00e9 \u00e0 l\u2019Interculturalit\u00e9&nbsp;: L\u2019\u00e9ducation interculturelle, un chemin vers le Bien Commun\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Pourquoi l\u2019\u00e9ducation interculturelle serait-elle primordiale et urgente aujourd\u2019hui, et qu\u2019est-ce que l\u2019\u00e9ducation interculturelle&nbsp;?<br><\/p>\n\n\n\n<p>Ce sont des questions complexes car l\u2019\u00e9ducation interculturelle est en elle-m\u00eame peu courante en France, pays de tradition universaliste et centralisatrice, alors qu\u2019elle rec\u00e8le en son sein une profonde richesse culturelle et reste un territoire o\u00f9 l\u2019hospitalit\u00e9 et l\u2019accueil de l\u2019\u00e9tranger ne sont pas de vains mots. Sp\u00e9cialis\u00e9e en p\u00e9dagogie interculturelle et r\u00e9sidant en Norv\u00e8ge depuis bient\u00f4t 30 ans, mais toujours soucieuse de l\u2019\u00e9volution de mon pays d\u2019enfance, je vois la France travers\u00e9e par une radicalit\u00e9 qui met \u00e0 mal notre bien commun et notre devenir-ensemble.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est dans mon Poitou-Charentes natal que je me pris \u00e0 r\u00eaver d\u2019un ailleurs, devant cette belle animation de Jean-Michel Folon qui cl\u00f4turait dans mon enfance les programmes d\u2019Antenne 2, cet homme-oiseau aux ailes douces et bariol\u00e9es nous invitant \u00e0 la r\u00eaverie et \u00e0 l\u2019abandon \u00e0 la nuit pour rencontrer cet inconnu qui souvent nous inqui\u00e8te. Jean-Michel Folon n\u2019\u00e9tait pourtant pas qu\u2019un doux r\u00eaveur, mais un homme engag\u00e9 pour les droits de l\u2019homme, partageant cela avec l\u2019\u00e9ducation interculturelle qui \u0153uvre \u00e0 promouvoir au quotidien, en classe ou ailleurs, la justice et l\u2019inclusion pour tous les membres de la soci\u00e9t\u00e9. C\u2019est bien une mission fondamentale de cette p\u00e9dagogie qui vise au d\u00e9veloppement d\u2019une pens\u00e9e critique face \u00e0 l\u2019iniquit\u00e9 de l\u2019ordre social, que d\u2019inviter parents et p\u00e9dagogues \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 leurs pratiques. Car que faire lorsque les petits Ari ou Karim sont victimes de quolibets et de rejet dans le quotidien de la classe&nbsp;? Que faire lorsque des \u00e9l\u00e8ves mettant en avant leur appartenance ethnique et\/ou religieuse refusent de participer aux activit\u00e9s scolaires remettant in fine en question l\u2019esprit des Lumi\u00e8res&nbsp;? Que faire lorsque les parents de la petite Dalmetia ne ma\u00eetrisent pas le fran\u00e7ais&nbsp;? Et plus g\u00e9n\u00e9ralement, comment accueillir la multiculturalit\u00e9 de la classe, la rendre interculturelle et amener l\u2019ensemble des enfants \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir sur ce que c\u2019est d\u2019\u00eatre blanc ou de couleur, d\u2019\u00eatre \u00ab&nbsp;fran\u00e7ais de souche&nbsp;\u00bb ou \u00ab&nbsp;d\u2019adoption&nbsp;\u00bb&nbsp;? Comment en somme appr\u00e9hender cette banale normalit\u00e9 de la norme qui souvent nous conforte dans une innocence et na\u00efvet\u00e9 aveugles laissant l\u2019injustice foisonner&nbsp;? Martin Luther King Jr. nous rappelle ainsi que ce n\u2019est pas la cruaut\u00e9 des m\u00e9chants, mais bien le silence de la multitude des bien-pensants qui brise ce vivre-ensemble si souvent c\u00e9l\u00e9br\u00e9. Grande est alors la responsabilit\u00e9 des p\u00e9dagogues pour agir en \u00e2me et conscience et d\u00e9construire cette vision binaire de l\u2018identit\u00e9 (Moi face \u00e0 l\u2019Autre, Nous face aux Autres, Eux les \u00e9trangers). Et c\u2019est pourquoi l\u2019\u00e9ducation interculturelle est travers\u00e9e de fond en comble par une r\u00e9flexion \u00e9thique sur l\u2019homme et sur sa destin\u00e9e en soci\u00e9t\u00e9. Car comment construire cet ensemble, ce partage intime d\u2019opinions diverses et souvent antagonistes&nbsp;? Comment apprendre aux autres et \u00e0 soi-m\u00eame \u00e0 tendre la main vers des inconnus si souvent terrifiants&nbsp;? C\u2019est \u00e0 ce genre de questions que l\u2019\u00e9ducation interculturelle s\u2019att\u00e8le depuis de nombreuses ann\u00e9es pour favoriser une prise de conscience raisonn\u00e9e des conflits de valeurs et soutenir le d\u00e9veloppement d\u2019une r\u00e9flexion critique et morale. Cette approche interroge le r\u00f4le traditionnel de l\u2019enseignant[e], car au-del\u00e0 d\u2019une acquisition solide des connaissances par leurs \u00e9l\u00e8ves, les professeurs prennent \u00e9galement conscience de leur r\u00f4le primordial dans l\u2019enseignement de valeurs plurielles et de leur propre cheminement moral dans la soci\u00e9t\u00e9 multiculturelle. En r\u00e9alit\u00e9, la c\u00e9l\u00e9bration superficielle des traditions culturelles, des fa\u00e7ons sp\u00e9cifiques de se saluer et autres coutumes sociales, ne peuvent suffire pour prendre conscience de l\u2019in\u00e9galit\u00e9 des trajectoires de vies et souvent le peu de place laiss\u00e9e aux \u00e9trangers. C\u2019est pourquoi, cette \u00ab&nbsp;p\u00e9dagogie couscous&nbsp;\u00bb folklorisant le fait culturel ne peut \u00eatre qu\u2019un divertissement temporaire, un simple pansement, non un rem\u00e8de au mouvement de rejet qui continue de traverser nos soci\u00e9t\u00e9s contemporaines.<\/p>\n\n\n\n<p>Responsabilit\u00e9 du p\u00e9dagogue donc, mais responsabilit\u00e9 de l\u2019Un pour l\u2019Autre, un th\u00e8me cher au philosophe Emmanuel L\u00e9vinas. Car son enseignement \u00e9thique n\u2019a perdu en rien de son actualit\u00e9&nbsp;: \u00ab&nbsp;Nous \u00e9tions soixante-dix dans un commando forestier pour prisonniers de guerre isra\u00e9lites, en l\u2019Allemagne nazie\u2026 L\u2019uniforme fran\u00e7ais nous prot\u00e9geait encore contre la violence hitl\u00e9rienne. Mais les autres hommes, dits libres, qui nous croisaient, nous donnaient du travail, des ordres, ou m\u00eame un sourire\u2026 nous d\u00e9pouillaient de notre peau humaine. Nous n\u2019\u00e9tions qu\u2019une quasi-humanit\u00e9, une bande de singes\u2026 nous n\u2019\u00e9tions plus au monde. Notre va-et-vient, nos peines et nos rires, nos maladies et nos distractions, le travail de nos mains et l\u2019angoisse de nos yeux\u2026 tout cela se passait entre parenth\u00e8ses. \u00catres enferm\u00e9s dans leur esp\u00e8ce&nbsp;; malgr\u00e9 tout leur vocabulaire, \u00eatres sans langage&nbsp;\u00bb (Difficile libert\u00e9, 1976, p. 215-216). Qu\u2019en est-il aujourd\u2019hui&nbsp;? Nous connaissons \u00e0 l\u2019heure actuelle un renouveau sans pr\u00e9c\u00e9dent dans l\u2019histoire de ce si\u00e8cle de la pens\u00e9e populiste, la pens\u00e9e de la division par excellence, mettant en sc\u00e8ne ressentiment, col\u00e8re, d\u00e9ception et crainte. Pierre-Andr\u00e9 Taguieff dans Le nouveau national-populisme (2012) d\u00e9crit ce ph\u00e9nom\u00e8ne complexe comme \u00ab&nbsp;une grille de d\u00e9codage d\u2019inspiration manich\u00e9enne, une mont\u00e9e de l\u2019ambivalence et l\u2019\u00e9quivalence face au d\u00e9sarroi et l\u2019incertitude toujours plus fortes, un avenir qui \u00e9chappe au r\u00eave, un appel au Sauveur pour apaiser cette triple peur du pass\u00e9 qui n\u2019est plus, ce d\u00e9classement social du pr\u00e9sent et cet avenir redout\u00e9 de guerres civiles ethnicis\u00e9es&nbsp;\u00bb (p. 25, 32, 33, 94). Comment ne pas \u00eatre d\u2019accord avec les propos d\u2019Achille Mbembe nous d\u00e9crivant ce qu\u2019il appelle dans Politiques de l\u2019inimiti\u00e9 (2016), \u00ab&nbsp;cette sortie de la d\u00e9mocratie ou la d\u00e9mocratisation de la peur, cette force de scission exclusivement tourn\u00e9e sur elle-m\u00eame, cette n\u00e9cropolitique ou ce rejet de la reconnaissance r\u00e9ciproque de nos communes vuln\u00e9rabilit\u00e9s et finitude (p. 8, 9, 17, 49)&nbsp;\u00bb&nbsp;? Comment ne pas voir en la strat\u00e9gie de \u00ab&nbsp;l\u2019encampement&nbsp;\u00bb, \u00e0 Calais ou ailleurs dans le monde, une volont\u00e9 de non-inclusion, un projet de partition des humains et de non-reconnaissance de l\u2019existence de l\u2019Autre, une exception ordinaire et une fronti\u00e8re int\u00e9rieure (Agier, 2011, p. 69-71)&nbsp;? Mais alors, comment pourrions-nous ramener ce sens de l\u2019hospitalit\u00e9 si cher \u00e0 Jacques Derrida, cet accueil bienveillant, r\u00e9tablir cette volont\u00e9 de paix, de justice et de confiance mutuelle (Derrida, 1997&nbsp;; Kelen, 2017)&nbsp;? Ce r\u00f4le essentiel et urgent n\u2019est point seulement r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9ducation interculturelle, car toute \u0153uvre p\u00e9dagogique se doit de participer au travail existentiel de l\u2019\u00e9ducation interrogeant alors l\u2019existence m\u00eame de tout un chacun&nbsp;: qu\u2019est-ce qu\u2019une vie bonne pour moi et au service de mon prochain, pour ramener l\u2019\u00e9cole jusqu\u2019aux extr\u00e9mit\u00e9s de la soci\u00e9t\u00e9 (Idrac, 2018).<\/p>\n\n\n\n<p>N\u00e9anmoins, une question me taraude. Ai-je, moi, la possibilit\u00e9 de parler, cette Fran\u00e7aise expatri\u00e9e de si longue date&nbsp;? Comment accueillir ce mouvement incessant de migrations, les uns partis, les autres rentr\u00e9s, d\u00e9finitivement chang\u00e9s pour la vie&nbsp;? Comment \u00e9viter d\u2019\u00e9difier des fronti\u00e8res invisibles au sein de sa propre soci\u00e9t\u00e9, mais essayer de rencontrer la personne l\u00e0 m\u00eame o\u00f9 elle se trouve&nbsp;? J\u2019ai souvent \u00e9prouv\u00e9 ce mouvement de d\u00e9fiance et d\u2019interrogation, ce regard vide de mon interlocuteur quand je parle de mes exp\u00e9riences de l\u2019ailleurs, cette r\u00e9sistance \u00e0 se laisser d\u00e9stabiliser dans ses habitudes journali\u00e8res (\u00ab&nbsp;mais toi, tu ne peux pas comprendre, cela fait tellement longtemps que tu n\u2019habites plus ici&nbsp;\u00bb, ce \u00ab&nbsp;moins-de-droit&nbsp;\u00bb de parler. Les populistes, eux, ne se g\u00eanent gu\u00e8re pour monopoliser le d\u00e9bat par d\u2019incessants tweets empoisonn\u00e9s&nbsp;! Comment alors r\u00e9pondre \u00e0 l\u2019urgence des \u00ab&nbsp;fake news&nbsp;\u00bb et th\u00e9ories complotistes qui ont amen\u00e9 un certain Anders Behring Breivik \u00e0 assassiner soixante-dix-sept personnes, dont soixante-neuf jeunes, sur une \u00eele au sud d\u2019Oslo un jour de juillet 2011&nbsp;? Qu\u2019a fait et n\u2019a pas fait l\u2018\u00e9cole&nbsp;? Comment faire face \u00e0 la pens\u00e9e radicale, r\u00e9pondre \u00e0 l\u2019injustice profonde de notre soci\u00e9t\u00e9 et \u00e0 ses peurs existentielles&nbsp;? Graves questions sans cesse repos\u00e9es aux \u00e9ducateurs mettant souvent en exergue le peu de moyens \u00e0 leur \u00e0 disposition, confront\u00e9s \u00e0 la famine temporelle de notre soci\u00e9t\u00e9 hyper-technologis\u00e9e et regrettant le manque de formation en interculturalit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Je souhaite terminer ce petit texte en \u00e9voquant une autre urgence qui marie profond\u00e9ment les concepts mentionn\u00e9s ci-dessus&nbsp;: celle de l\u2019hospitalit\u00e9 de la nature et notre double mission commune de pr\u00e9servation de la diversit\u00e9 biologique et culturelle (<a href=\"http:\/\/www.terralingua.org\/\">www.Terralingua.org<\/a>). Si le populisme porte en lui une volont\u00e9 de sacrifier des hommes (les Autres et en fin de compte Nous-m\u00eames), il engendre cette m\u00eame et terrible menace \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la nature, car son regard ne se soucie gu\u00e8re de l\u2019avenir de la Terre. Cependant, cette r\u00e9sistance corrompue n\u2019est pas seulement l\u2019apanage des populistes, mais bien une torpeur existentielle qui est le lot d\u2019un grand nombre. Et face \u00e0 celle-ci, un appel toujours plus pressant de la jeunesse, \u00ab&nbsp;je vous veux paniquer&nbsp;!&nbsp;\u00bb nous dit Greta Thunberg (No one is too small to make a difference, 2019). Ainsi, mettre en \u0153uvre une \u00e9ducation pr\u00e9servant l\u2019hospitalit\u00e9 par nature de la nature, notre lien fondamental entre tous les \u00eatres vivants et r\u00e9cuser cet usage absolu de souverainet\u00e9 et de production de mort \u00e0 grande \u00e9chelle. Mbembe nous rappelle que \u00ab&nbsp;L\u2019en-commun pr\u00e9suppose un rapport de coappartenance et de partage \u2013 l\u2019id\u00e9e d\u2019un monde qui est le seul que nous avons et qui, pour \u00eatre durable, doit \u00eatre partag\u00e9 par l\u2019ensemble de ses ayants-droit, toutes esp\u00e8ces confondues&nbsp;\u00bb (p. 59). Le pape Fran\u00e7ois appelle de ses v\u0153ux une conversion spirituelle \u00e9cologique, rejoint en cela par des ath\u00e9es tels que Yann Arthus-Bertrand (Laudato Si, 2018). Sans nul doute, l\u2019\u00e9ducation interculturelle doit aussi prendre part \u00e0 ce dessein, comme un chemin fondamental vers le Bien Commun.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><br>Fr\u00e9d\u00e9rique Brossard Borghaus, professeur de sciences de l\u2019\u00e9ducation<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab\u00a0De la Multiculturalit\u00e9 \u00e0 l\u2019Interculturalit\u00e9&nbsp;: L\u2019\u00e9ducation interculturelle, un chemin vers le Bien Commun\u00a0\u00bb Pourquoi l\u2019\u00e9ducation interculturelle serait-elle primordiale et urgente aujourd\u2019hui, et qu\u2019est-ce que l\u2019\u00e9ducation interculturelle&nbsp;? 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